
Lettre du bout du monde
From Ushuaia with love
3/2/20264 min temps de lecture


Je n’ai jamais vraiment l’impression d’arriver. Il y a quelque chose de l’ordre de l’accomplissement, du repos, de l’apaisement.
J’ai du mal à éprouver tout ça, puisqu’à peine parti je suis déjà presque reparti. Une partie de moi est déjà bien loin depuis un bon moment déjà.
Il y a une petite cabane bien connue, juste avant Ushuaia. C’est un joli lac à 60 km où des promoteurs ont tenté d’installer un hôtel, endroit rêvé.
Je n’ai pas trop cherché à comprendre, mais il semblerait que l’idée n’a jamais vraiment fonctionné, et que presque toutes les structures ont été détruites. Sauf une, qui survit, avec l’aide précieuse de beaucoup de cyclistes qui se sont succédé et qui ont décidé de la rendre plus belle encore à chaque départ.
Je passe donc une nuit seule dans cette cabane. Seul au bord du lac.
J’entends les oiseaux, le vent. L'eau suit le rythme de ces derniers.
Je suis assis sur la petite terrasse face au soleil couchant.
Chaque rayon de soleil en Patagonie est comme une caresse sur la peau. Comme la présence de l’astre aimé.
Je me demande ce que je suis bien censé ressentir. Je sais qu’il faut que je ressente quelque chose. Là bas, derrière ce petit col se cache une route qui va droit vers Ushuaia.
J’ai le pressentiment que la route s’arrête surtout ici. Quel bel acte de rébellion ce serait d’ailleurs que de ne pas aller au bout. De trouver la paix ici, et de faire demi tour.


Mais non, évidemment, je veux arriver au bout du bout. Pour moi, c’est le fameux panneau qui trône au bord de l’eau.
C’est presque irrationnel, mais je dois aller là bas, c’est parfaitement évident.
Je crois que cette dernière partie m’a vraiment fait poser cette question, à savoir, fait-on les choses parce qu’on veut vraiment les faire ou parce qu’on se sent obligé, d’une manière ou d’une autre de les faire.
Dans tous les cas pour moi ça revient au même, étant donné que j’y vais quand même.
Les derniers kilomètres, c’est sous les klaxons et les signes de la main des motos et des voitures. Ils ne savent pas d’où je viens à vélo, mais ils savent pour sûr où je vais.
Et ensuite, c’est une petite musique déjà bien au point qui se met en place. Je vois à quoi ressemble l’arche de l’entrée de la ville, autant que le panneau, il suffit simplement de les atteindre.


Deux petites choses.
Un bon kilomètre avant de rentrer dans la ville, je passe un accident de la route, où une cycliste se fait réanimer sur le bitume. J’avoue que ça me met un petit coup.
C’est un joli rappel de la vacuité de notre existence. Là, plus là. Vie, mort. Aussi simple que ça.
Il lui a suffit de faire une sortie vélo un jour ensoleillé pour que ça arrive.
Combien de fois ai-je dû tromper la mort ces dernières années ?
J’apprendrais le lendemain qu’elle n’a pas survécu. Drôle de manière de finir
Ensuite, pour les panneaux inscrits Ushuaia, il faut un peu faire la queue. De quoi faire sécher vos larmes avant la photo.
Je me mettais une grosse pression pour ces photos. Je veux dire, c’est une fois dans ma vie ce moment. Je ne le louperais pas, puisque je le vis, mais je peux manquer de le transmettre aussi fortement que je le ressens.
Ce moment est bref, il est unique. Alors il ne faut pas le louper.
De bonnes raisons pour avoir plus de chances de le louper.


Mais au final, c’est surtout mon moment. Alors je m’assois dans l’herbe et je mange des sandwich peanut butter et chocolat. Je regarde le monde s’activer autour.
C’est étrange de voir des gens faire la queue pour un panneau. On est pas à Bali, mais presque.
Finalement, chaque jour de ce voyage était un petit cadeau. Tout est intime, personnel. Et la dernière minute, aussi belle soit elle, n’a pas cette intensité, puisque noyé dans une foule de gens pressés et parfaitement insensibles à ce qui ne les touchent pas.
Qu’importe, j’y suis arrivé.
Passons au prochain continent.

